Etats d'alerte

La page de Gérard GROMER

Journaliste indépendant, ancien producteur à France Culture (Chemins de la connaissance, Le gai savoir, Euphonia, A nouveau la musique, etc.), auteur de plusieurs ateliers de création radiophonique (ACR : L’air de la folie, Longue durée, Les Thérapies frappantes, etc.), et de séries radiophoniques comme Sur le bateau d’Ulysse. Critique musical, il est l’auteur de nombreux textes pour l’Opéra National de Paris, l’Opéra du Rhin, l’Atelier lyrique du Rhin, Musica, Ars musica, etc.). Chroniqueur à Art Press, Canal, Saison d’Alsace. Rousselâtre et ancien banaliste. En préparation, une pièce de théâtre : Le testament de Raymond R. Capriccio en 22 tableaux. 

Le 15 octobre 2015

 

Soudain l'été dernier - Petite chronique d'un été violent...

"La canicule, cet été ? De quoi être préoccupé ! La planète, c’était clair, allait tôt ou tard être privée d’eau salubre et d’air respirable. Les humains et autres mammifères, c’est déshydratés et asphyxiés qu’ils allaient finir leur odyssée sur terre ! J’avais rassemblé mes dernières forces pour fuir une ville écrasée de chaleur, une cité ralentie et à moitié désertée. Heureusement je savais où aller : ce n’était pas la première fois que je m’apprêtais à trouver abri et protection sur les hauteurs du massif vosgien. L’endroit était loin de tout, des centres commerciaux, des cafés, des restaurants, de la poste, des pharmacies, des points-presse. Je n’avais emporté ni ordinateur ni tablette ni IPod. J’étais déconnecté, sans identité numérique, dans l’impossibilité de recevoir ou d’envoyer des textos. Mais je n’étais pas isolé : des voisins me refilaient des exemplaires d’un quotidien régional qui citait souvent le Spiegel ou la Bild Zeitung. Il arrivait qu’un ami en djellaba me monte le journal Libération pour ne pas – me disait-il en souriant – me priver des dessins de Willem, bien plus éloquent sur l’actualité mondiale que n’importe quel édito. Par ailleurs j’avais accès aux matinales de l’info, je regardais vaguement les chaînes d’information continue, par petites doses, puis plus souvent. Difficile d’échapper aux médias et au contact qu’ils vous offrent en permanence avec le monde qui s’agite. Difficile même, surtout en montagne, d’éviter le rendez-vous matinal avec la météo. J’aime les regarder, les météo-girls, elles sont primesautières, bien entraînées et très professionnelles...."

Le 6 mai 2015

 

La dernière tentation d’Andreas Lubitz

Sur le crash de l’Airbus A320 Barcelone-Düsseldorf de la Germanwings, les faits « au-delà de l’entendement », comme l’a dit la chancelière Angel Merkel, se sont imposés très tôt. Dès le décryptage à chaud des paramètres enregistrés par la première boîte noire, celle qui recueillait les sons à l’intérieur du cockpit, il était clair qu’il s’agissait d’un meurtre de masse, et que c’est volontairement que l’avion avait été dirigé sur le dur rocher du massif de l’Estop dans les Alpes de Haute Provence, pour s’y désintégrer.

Les ultimes minutes du drame ont été aussitôt rendues publiques et encadrées. On avait l’enregistrement des paroles affolées du commandant de bord en train de s’agiter devant la cabine verrouillée de l’intérieur, on entendait son injonction répétée d’ouvrir « cette foutue porte » en même temps que les hurlements des passagers qui voyaient arriver sur eux à toute allure à travers les hublots des fragments de paysages sauvages et escarpés que d’habitude on survole sans y penser. Un passager, en principe, c’est quelqu’un à qui rien n’arrive et pour qui le temps ne fait que passer. Or dans l’A320, ce 24 mars, à 10 h 41, à cause d’un copilote dément, 150 personnes vont aller au bout de l’imprévisible et bifurquer brutalement vers la mort...

Le 2 avril 2015

 

Les derniers jours de l’humanité

Encore un crime incompréhensible, une nouvelle variation sur le thème du mal. Décidément, rien ne nous sera épargné. On ne parle plus ces jours-ci que de vandalisme, de blasphème, de sacrilège, de persécutions, de profanations. On n’a jamais vu autant de bougies, de fleurs, d’ex-voto, de reposoirs, et il n’est plus question que de prophètes, de martyrs, de prédicateurs, de catéchisme, de liturgie, de ferveur communautaire. Malraux l’avait prédit : « Le xxie siècle sera religieux ou ne sera pas. »

Donc, on en a remis une couche. On a voulu frapper la civilisation elle-même, à sa source : la Mésopotamie ! Le mot ouvre des espaces à l’imagination. L’agriculture, l’urbanisme, l’histoire sont nés sur cette terre sacrée, et surtout l’écriture la plus ancienne du monde s’est matérialisée là-bas.

Il a suffi d’une vidéo de cinq minutes pour que les Occidentaux et la planète prennent acte de l’abominable saccage. Et entendent résonner dans les salles du musée de Mossoul – un sanctuaire de la culture la plus haute livrée à la rage d’un détachement de casseurs barbus et microcéphales – les coups de marteaux et le vacarme des perceuses, associées rythmiquement dans nos têtes aux sonorités grotesques et écœurantes de l’acronyme arabe de l’État Islamique : le mot Daech.

À travers cette dévastation absurde, c’est la terrible Ninive assyrienne et l’histoire multimillénaire d’un peuple qui remontent soudain vers nous, pour se disloquer et se réduire à rien sous nos yeux. Il y avait là des statues de rois longilignes, avec leurs tiares, leurs barbes cannelées, des nudités lisses et hautaines, des ...

Le 14 janvier 2015

 

Rires et religions

Totalitarismes, intégrismes, fondamentalismes et autres « ismes » sont allergiques à l’humour. Rien ne déstabilise plus un fasciste que le rire. Hitler n’arrêtait pas de répéter : « Assez rigolé ». Et lorsque les SS riaient, c’était comme un seul homme, mécaniquement et en rythme. 

Les religions, elles aussi, tolèrent peu l’humour, surtout quand elles sont en guerre, qu’elles ambitionnent d’occuper et de tenir les âmes, de guider le troupeau, d’accompagner le piétinement de l’espèce. On attend d’elles qu’elles précèdent, rappellent la loi, consolent, accueillent la douleur du monde, rappellent aux hommes que tout est vanité. Surtout en France où l’on a toujours su soigner l’office des Ténèbres. 

Bossuet, dans un sermon, soutenait que Jésus avait pris sur lui la faiblesse humaine, mais pas le rire, qu’il jugeait indécent, indigne de la foi chrétienne. Pour les bénédictins, les bernardins, le rire était désapprouvé. Jésus, disaient-ils, n’avait jamais cédé au rire. Leurs critiques se retrouvent chez Baudelaire qui soupçonne, au fond de la pensée du rieur, de l’orgueil, de l’arrogance, un sentiment de supériorité. Tout ce qui permet de qualifier certains rires de sardoniques, voire de sataniques....

Le 8 janvier 2015

 

Les enfants de Tchernobyl

J’ai ouvert la porte, et ils étaient là, tout à coup, visibles. Comme sur une autre planète. Des apparitions, des survivants. Des revenants ! Les journaux les avaient surnommés « les enfants de Tchernobyl ». D’après ce qu’on raconte, leur entourage, dans un premier temps, les aurait évités, comme on s’écarte de pestiférés. Ils n’avaient pourtant pas vécu l’événement en direct. C’étaient des descendants, les héritiers des rescapés de l’apocalypse nucléaire. Ils avaient entre 8 et 17 ans. Tchernobyl ? Une commotion de niveau 7, le maximum sur l’échelle de gravité des accidents nucléaires. De quoi arrêter la respiration de la planète. Tchernobyl, c’était en 1986. Trois années avant la chute du Mur. L’Union soviétique agonisait lentement, enfermée dans ses plans quinquennaux absurdes. Gorbatchev essayait la glasnost et inventait la belle idée, hélas trop vite abandonnée, de la « maison commune ». Mais le pays titubait. Pour les occidentaux, Tchernobyl était la preuve et le symbole de la faillite de l’utopie communiste.

Aujourd’hui, Tchernobyl est devenu un traumatisme qui franchit et contamine en douce les générations. C’est un état d’urgence dilué ...

2010-2014 : cinq années de chroniques

 

Les chroniques, année après année

 

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