Articles Chroniques Recensions

La société du malaise - Le mental et le social

Recension par Jean-Claude BOURGUIGNON (Université Paris 13/Nord) à propos du livre d'Alain EHRENBERG

Le dernier livre de Alain Ehrenberg est une oeuvre ambitieuse. Il ne propose rien moins en effet que de jeter les bases d’une sociologie renouvelée et de réouvrir le champ du politique, à partir du point de cristallisation que représente aujourd’hui la souffrance sociale dans les rapports de l’individuel et du collectif. La démarche suivie, empruntant les voies du comparatisme, vaut au lecteur une plongée impressionnante et érudite dans deux sociétés individualistes, l’américaine et la française, saisies chacune dans le mouvement historique de leur formation et dans l’espace singulier de représentations et de conduites que les relations du mal individuel et du mal collectif configurent différemment au sein de chacune d’elles.
L’ouvrage se présente ainsi comme le lieu d’une double démonstration : l’une, sociologique, visant à montrer que la souffrance sociale est un langage qui prend des significations différentes selon les sociétés particulières et invitant à pratiquer – à contre-pied des sociologies individualistes – une sociologie de l’individualisme ; l’autre, ...

 

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Vivre c'est résister

Recension par Myriam HARLEAUX

 

Aimé Césaire, Germaine Tillion : à deux jours d’intervalle, en avril 2008, meurent deux figures exceptionnelles.
Un « nègre » et une femme. Le poète et l’homme politique, l’anthropologue et l’historienne ont pour point nodal d’avoir nourri une réflexion lucide, complexe et dérangeante sur l’histoire. Et sur l’homme : « Le mal irrigue le bourreau qu’il soit à l’Ouest ou à l’Est, du Nord ou du Sud, et il s’enracine en chacun de nous. Alors les camps nazis ne peuvent éclipser les goulags soviétiques, et le nazisme ne peut cacher le colonialisme. Mis dos à dos, ils révèlent le mépris et la haine de l’homme, sa dévitalisation. » (p. 31).


Cet ouvrage collectif débute par une préface d’Hélène Asensi, Claire Mestre et Marie Rose Moro « Tillion, Césaire, des rêveurs engagés ». Sans savoir s’ils se connaissaient, les auteurs introduisent singulièrement les « Mémoires comparées de Germaine Tillion et Aimé Césaire sur le colonialisme ».

Claire Mestre propose un entretien imaginaire entre Aimé Césaire et Germaine Tillion dans la salle de « l’Observateur France » en 1960 par le journaliste Jean Daniel. Deux penseurs humanistes se frottant aux rugosités de la différence et de la violence de l’homme par le détour de la créativité....

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LA FOLIE EN PARTAGE

Recension par Claudie CACHARD

 

 

La folie en partage fait écho

au contenu d'un livre qui  ne manquera pas d'éveiller des intérêts, des réactions et des débats tiraillés entre attirances, réticences et diversités des formes de pensée cliniques et théoriques.
Même si vous êtes de ces lecteurs pressés de parcourir les pages en diagonale pour se saisir au plus tôt du contenu d'un ouvrage prometteur, votre attention et votre intérêt s'opposeront vite à de telles tendances, trop freinées et déroutées par un contenu témoignant des démarches et des hypothèses d'un auteur dont le style est aussi limpide que sont complexes les propos auxquels il se prête.
Le texte se déploie, porté par ses qualités et celles d'une traduction due, cette fois encore, à Danièle et à Patrick Faugeras qui ont plusieurs fois choisi de publier, dans la même collection, un auteur avec lequel, à l'évidence, ils ont pu prendre langue commune. Comment pourrait-il y avoir, autrement, une traduction-écriture fidèle au texte en le renouvelant par des partages ouverts à une traduction que l'auteur aurait pu qualifier de « participative » selon le terme qu'il utilise à propos des formes de psychothérapies auxquels cet ouvrage est consacré ? ...

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LE TAILLEUR ET L'EPICIER

Recension de Thomas Collas Agrégé de sciences sociales,

Thomas Collas est doctorant à l’Observatoire sociologique du changement (Sciences Po/CNRS) et chargé d’enseignement à l’IEP de Paris à propos du livre de Claire ZALC "Melting shops : une histoire des commerçants étrangers en France" 

 

En sciences sociales,

on ne peut qu’être frappé par la faible place qu’offre la foisonnante littérature sur les acteurs économiques à la figure du « petit » (entrepreneur, patron) et aux structures dans lesquelles cette figure se meut. Les raisons de la mise à l’écart de cette « classe inconnue » — à classer « parmi les forces déclinantes qui méritaient davantage une nécrologie qu’une analyse » comme l’écrivait Heinz-Gerhard Haupt — sont connues. Claire Zalc nous le rappelle dès l’introduction, évoquant la méfiance des historiens à l’égard des indépendants, perçus comme garants de l’identité nationale et nécessairement attirés par les mouvements réactionnaires. En s’intéressant aux indépendants immigrants, frange réduite — quoique présente dans l’imaginaire collectif, en témoigne notamment le Petit dictionnaire pour lutter contre l’extrême droite que l’auteure cite (p. 83) — de cette population, durant l’entre-deux-guerres, l’auteure offre à lire un travail d’histoire sociale riche d’enseignements sur l’hétérogénéité des acteurs qui la constituent....

 

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FACE A MEDUSE - un portrait d'Emmanuel Terray

Recension de Gérard LENCHUD, directeur de recherche au CNRS, membre du Laboratoire d’Anthropologie Sociale, à propos du livre "Combats avec Méduse" d'Emmanuel TERRAY 

 

Lorsqu’on dit d’un intellectuel,

attaché de longue date à déchiffrer son époque pour en tirer des enseignements théoriques mais aussi des motifs d’agir, qu’il a été fidèle à ses idées, on lui adresse à l’évidence un compliment. Or ses idées, assurément, il a bien dû en changer puisque le monde lui-même se transforme. On ne saurait donc penser continûment à l’aide des mêmes schémas, risquant l’ossification. Alors à quoi fait-on, au juste, allusion en célébrant la fidélité d’un homme à ses idées ? A quelque chose comme ceci : la présence, derrière les idées exprimées et les engagements successifs, d’un noyau de principes et de convictions. Cela signale la sincérité intellectuelle ; et la sincérité intellectuelle force le respect, y compris chez l’adversaire dès lors qu’il défend des causes décentes. Mais la sincérité peut-elle constituer une ligne de conduite ?

Bien des ouvrages d’intellectuels, rédigés à la première personne....

 

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LA DEMOCRATIE SANS "DEMOS"

Recension de Norbert LENOIR à propos du livre de C. Colliot-Thélène 

 

Il n’est pas de grand livre de philosophie

et notamment de philosophie politique qui ne s’accompagne d’une entreprise de désillusion. Ce livre salutaire de Catherine Colliot-Thélène souhaite nous déprendre de deux définitions consacrées de la démocratie : celle qui l’identifie au gouvernement du peuple et celle qui la fait reposer sur un peuple à l’identité définie et stable. Pour l’auteur, ces deux illusions ne possèdent pas le même statut philosophique ni historique. L’intérêt de cette critique est de nous « libérer de l’utopie d’un démos unitaire » (p. 196) et de proposer une détermination de la citoyenneté correspondant à la mondialisation, qui a pour effet de multiplier les pouvoirs avec lesquels les citoyens entrent en relation. ...

 

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TROUER LA MEMBRANE - penser et vivre la politique par les gestes

Article de Joachim DUPUIS à propos du livre de Philippe ROY

 

Dans La Nébuleuse du crabe,

Eric chevillard raconte les aventures de Crab un personnage qui n’a de cesse de se métamorphoser, d’effectuer les gestes les plus fous : “on [le] verra avec un peu de chance plier le ciel comme un drap ou se tuer par inadvertance en croyant poignarder son jumeau, puis devenir torrent pour mieux suivre sa pente. A moins évidemment qu’il ne se terre plutôt tout du long dans son antre obscur, s’agissant de Crab, on ne peut rien promettre”. Crab est insaisissable, hors norme, sans cesse dans des gestes différents. C’est cette notion de geste qui est au premier plan d’un autre livre, Trouer la membrane, contemporain du destin de Crab, comme si la philosophie se faisait l’écho de la littérature.

Pourtant, les « quelques gestes remarquables » de Crab qui font de lui un personnage inclassable semblent relever davantage de la bouffonnerie que de gestes souverains, selon les termes de Philippe Roy. Chevillard n’hésite d’ailleurs pas à jouer l’absurde, pour déranger le lecteur ou pour tenter peut-être  de déplacer notre regard sur ses actes. A cet égard, la démarche de Chevillard s’inscrit dans la tradition ouverte par Kafka et Beckett....

 

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SAVOIRS TRANS

Recension sur "La transyclopédie : pour tout savoir sur les transidentités" ,

livre d'Arnaud ALESSANDRIN, Karine ESPINEIRA, Maud-Yeuse THOMAS

 

La transyclopédie a sa propre histoire.

Projet maintes fois reporté, le livre prend forme autour de l’Observatoire Des Transidentités et de Jérémy Patinier, éditeur sensible autant qu’exigeant, à l’origine des éditions LGBT « Des ailes sur un tracteur ». Cette première entreprise transyclopédique vise à poser d’emblée les conditions de la militance et du travail de réélaboration critique des transidentités. Comment se construire en sujet subjectif et social au-delà des catégories médicales surplombantes ? Parce que la psychiatrisation a occulté l’inventivité des parcours individuels, les trans ont été réduits à n’être qu’une quantité tour à tour pathologique, subversive ou transgressive. Et, n’en déplaise aux médias, les déclarations de Roselyne Bachelot en 2010 sur la « dépsychiatrisation du transsexualisme » n’ont ni dépathologisé ni même dépsychiatrisé les transidentités....

 

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LOINTAIN PROCHAIN - les deux mémoires - 19085-1986

Recension de Jean-François GOMEZ

sur le livre de Fernand DELIGNY

 

Avec ce ton inimitable,

son exigence et sa singularité, Fernand Deligny parle ici de la mémoire, de ce qui la constitue, de ce qui en elle est récent ou plus lointain, faut-il dire animal, d’espèce ? Si cette recherche tutoie toujours une dimension anthropologique et spéculative, elle passe par un réseau de souvenirs personnels qu’un détail peut faire rebondir au delà des années. La guerre, l’enfance, les engagés dans la guerre d’Espagne, l’asile encore et toujours, sont les lieux qui font ici surface, chez un homme qui ne cherche pourtant ni la confidence ni l’élégie...

 

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EN MAL D'UN CHEZ SOI

Recension de Philippe RENONÇAY

sur le livre de Nada ABILLAMA-MASSON 

 

Tout bon livre offre

au moins deux niveaux de lecture,comme des voix qui s’entrecroisent, se fuient, se cherchent, s’éloignent, et à la fin s’enlacent sans jamais se confondre. Dans l’ouvrage de Nada Abillama-Masson,  En mal d’un chez-soi, publié aux éditions Erès, ce sont seize voix qui se déploient et se rejoignent pour dire la réalité d’une vie tiraillée entre maison et foyer. Seize jeunes de 8 à 19 ans, placés en maison d’enfants à caractère social (MECS), qui parlent, racontent avec sincérité, pudeur mais aussi avec une surprenante lucidité souvent, les jours qui s’égrènent loin de leur famille et, au-delà du quotidien, le chemin intérieur qui est le leur, entre douleur, résignation et espoir.

Jacques Ladsous,

qui a rédigé une très belle préface au livre, écrit : « restituer la parole dans sa vérité, c’est chercher ensemble des solutions, sans être l’esclave de jugements préalables, cela redonne à la personne un caractère vivant, au lieu de faire d’elle un portrait figé »....

 

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CLAUDETTE

Une chronique de Thierry TARTAS
à propos du film de Sylvie CACHIN

 

En ce jour d’été, étudiants, enseignants, chercheurs se retrouvent « Aux amies du Passage », un atelier d’artistes de Ménilmontant à Paris, pour assister à la projection du film Claudette de Sylvie Cachin. Claudette est là : c’est une femme séduisante qui ne fait pas son âge, un âge qu’elle ne cache pas pourtant. Une profonde générosité se dégage de son visage lumineux.  

De Claude à Claudette
Dès le début du film, le titre nous questionne : au départ, nous lisons Claude, prénom ambigu qui se féminise résolument en devenant Claudette. S’enchaîne cette citation extraite de l’œuvre Orlando de Virginia Woolf : « Parce que les esprits, libres des lois morales, assument facilement le sexe et la forme qu’ils désirent ». Ce que Orlando déploie, à travers le rêve de vivre les multiples facettes qui composent notre être, en étant tour à tour homme ou femme,  Claudette l’a vécu et le vit pour de vrai puisqu’elle est hermaphrodite.
A sa naissance, ce fut donc la surprise : l’enfant venu(e) est androgyne. Ses parents, qui ont toujours fait preuve de tolérance et de compréhension, décident de l’appeler Claude et lui laissent ainsi la liberté de choisir son genre.
Claudette, le film de Sylvie Cachin, brosse le portrait d’une hermaphrodite qui exerce aujourd’hui le métier de travailleuse du sexe en Suisse, dans un quartier de Genève : le Pâquis. Claudette milite pour les droits des travailleurs/euses de sexe, au niveau suisse et international, au sein de l’association Aspasie, fondée en 1982 par Grisélidis Réal, « courtisane révolutionnaire » (c’est ainsi qu’elle se nommait, comme le rappelle Jean-Luc Henning en préface de son livre La passe imaginaire). Grisélidis Réal fut peintre, écrivain, prostituée. Le nom d’Aspasie fait référence à la célèbre courtisane et compagne de Périclès...

 

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L'ORDRE DES MOTS

Une chronique de Karine ESPINEIRA

à propos du film "L'Ordre des mots" de Cyntia Arra et Mélissa Arra 

 

Un écran noir.

Une voix. L'expression "putain de trans !" pour conclure ces quelques secondes d'absence totale d'images. Secondes qui paraissent si longues, si courtes. Intéressons-nous d'abord aux mots des trans' avant de nous intéresser à leur image. La volonté est affichée, revendiquée. Nous écouterons avant de regarder.

L'Ordre des mots de Cynthia Arra et Mélissa Arra est une autoproduction de  75 minutes et date de 2007. Le film donne la parole à six personnes trans' et intersexe qui s'expriment non seulement sur leur souffrance mais avant tout sur leur positionnement en rapport à la normation. Tantôt en accord, tantôt en désaccord, car telle est la condition des trans', pour ne pas dire la condition humaine tout simplement face à l'arbitraire du symbolique, de nos sociétés binaires, bipolaires, faisant de la différence une inégalité. Il se forme un récit mêlant le connu des récits trans' tels que popularisés par quarante ans de médiatisation, et l'inconnu de leurs pensées Bindings words dans sa version anglaise. Le documentaire fait une carrière internationale. Blog du film : http://lordredesmots-le-film.blogspot.com/ Trans' pour dire transidentitaire ; transidentitaire pour dire transsexe, transgenre, intergenre ou  encore agenre. En référence à Michel Foucault, la norme prescrit la différence, et par conséquent le normal et l'anormal....

 

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CA SENT L'ÊTRE

Une chronique d'Anne DIZERBO
à propos du film "Ça sent l'être"

 

 

Il a fallu braver les rigueurs hivernales

le 2 décembre 2010 pour gagner le lieu de projection. C’est avec une légère impatiente que j’ai longé le cours du canal de l’Ourcq, craignant un peu d’être en retard. Après avoir aperçu l’enseigne du Cabaret sauvage, donné comme repère pour accéder au site, j’accélérai encore le pas, franchis l’embarcadère et trouvai très vite, guidée par la rumeur des voix, la porte au fond à droite, qui à l’issue d’une volée de marche me permis d’entrer dans le lieu agréable qu’est la Péniche cinéma. Plusieurs dizaines de personnes étaient déjà présentes, certaines installées sur des chaises au fond de la salle, faisant face au rideau rouge qui voile l’écran, d’autres debout, près du bar, en discussion. Un peu de musique, un agréable verre de vin, un brouhaha qui réchauffe. Le cadre est bien celui qui fait la saveur et l’intérêt des rencontres du Sujet dans la Cité....

 

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ITINERANCES... ITINAIRANCES - la ville autrement

Compte rendu d'Anne DIZERBO

à propos de la séance du 18 décembre 2010 au théâtre Le vent se lève (181, avenue Jean Jaurès - 75019-Paris - Métro : Ourcq)

 

Manifestation avec Gérard GROMER en conversation avec Ralf MARSAULT et Michel AGIER

Projection de photos de Ralf MARSAULT 

 

Comme lors de la dernière manifestation du Sujet dans la cité,

la projection du film Ça sent l’être de Victor Ede, il a fallu pour les inscrits braver les intempéries pour assister à cette discussion. Nous savions tous que l’effort valait la peine et nous n’avons encore une fois pas été déçus. La soirée fut riche.
Nous traversons en quelques pas la cour enneigée, impatients de découvrir ce lieu, nouveau sur le parcours itinérant du "Sujet dans la cité" : le théâtre « Le vent se lève ! Tiers lieu ». Un espace où l’on se sent bien. Un tiers lieu dans la ville, comme il en sera question pendant la rencontre, un lieu de représentation qui fait écho aux mises en scène des photos de Ralf Marsault, projetées et commentées pendant la soirée, mais aussi au décentrement nécessaire pour regarder, se représenter la ville autrement....

 

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