Libres papiers

La rubrique « Libres papiers »

 

La rubrique « Libres papiers  » accueille des textes qui réagissent ouvertement à une actualité du moment, qu’elle soit sociale, politique, économique, culturelle, éducative, etc. S’y expriment en toute indépendance et sans engager la rédaction du sujet dans la Cité des points de vue ouverts au dialogue voire à la controverse. Les auteurs sont appelés à exercer cette capacité de mise à jour et d’investigation que Foucault appelait de ses vœux en défendant une pratique du « reportage d’idées » : « Il faut assister à la naissance des idées et à l’explosion de leur force : et cela non pas dans les livres qui les énoncent, mais dans les événements dans lesquels elles manifestent leur force, dans les luttes que l’on mène pour les idées, contre ou pour elles. » (Corriere della Sera, 12 novembre 1978)

 

Les différents textes sont partageables sur les réseaux sociaux via l'icône en fin d'article.

 

Comité de modération :
Christophe Blanchard / Jean-Claude Bourguignon / Christine Delory-Momberger / Pascal Fugier / Izabel Galvao / Pierre Longuenesse / Jérôme Mbiatong / Valérie Melin / Augustin Mutuale / Pierre Paillé / Elsa Lechner / Jean-Jacques Schaller

L’usage des murs (à Belfast)

 

Christiane Vollaire, le 2 février 2017

 En quoi un certain concept de l’esthétique peut-il jouer un rôle politique déterminant ? En quoi donc les représentations ne sont-elles pas seulement symptomatiques, mais performatives ? En quoi le symbole, parce qu’il produit du sens, produit-il, pour cette raison même, du réel ? En quoi le réel n’est-il opérationnel que parce qu’il fait sens ?

En Irlande du Nord, les murals de Belfast ne cristallisent pas seulement la partition entre « catholiques » et « protestants ». On peut en effet les interpréter du strict point de vue théologique de régime des images, ou de ce ...

L’esthétique du triomphe (à Berlin)

 

Christiane Vollaire, le 2 février 2017

À Berlin, le numéro du Spiegel qui suit de quinze jours l’élection présidentielle américaine de novembre 2016 permet de mesurer ce que signifie une propagande esthétique. Cet hebdomadaire allemand de référence, créé après la deuxième Guerre mondiale, n’est ni Paris Match, ni Gala, ni Point de vue Images du monde, mais se veut au contraire un espace éditorial d’analyse politique. Ou, pour le décrire comme il se présente, un « grand magazine d’enquêtes et d’investigation allemand de tendance centre gauche »....

Des femmes dans l’espace public... ?

 

Virginie Martin & Béatrice Mabilon-Bonfils - le 29/12/2016

La place de la femme dans l'espace public, en voilà un sujet, en voilà un enjeu essentiel dont les multiples manifestations se donnent à voir.

Il est par exemple question de la polémique autour de la présence des femmes dans les cafés de certains quartiers du 93 ; il peut être aussi question de la quasi absence des femmes dans les primaires de droite comme de gauche, alors même que la suprématie des femmes est autorisée, plus, mise en scène lors de  l'élection des miss.

 Il n'y a pas à dire, les femmes sont autorisées dans l'espace public quand il s'agit de jouer le rôle correspondant à leur sexe. S’il s'agit de charme, de séduction, de physique, de qualité innée alors la femme sera acceptée. S’il s'agit de paraître ou d’apparat, alors la femme sera acceptée. Tout à coup la femme est partout s’il s'agit d'être surpuissante dans l'espace public au nom d'une féminité, d'une sexualité ou d'une séduction. Voilà l'espace public qui est réservé aux femmes aujourd'hui.

La polémique a été vive sur des cafés interdits aux femmes dans certains quartiers de notre pays mais la polémique n’existe pas quand il s'agit de sur-représentation des femmes au nom de la séduction. Pourtant ce sont les deux faces d'une même pièce.....

 

 

Quand l’émotion n’empêche pas l’analyse

 

Béatrice Mabilon-Bonfils , le 24/07/2016

Je suis en vacances dans le plus beau pays du monde, l’Irlande – les verts doré, sombre, kaki anis, opaline, tilleul, veronese, olive, pistache de ses paysages de lumière, le bleu Turquoise ou céladon de l’Atlantique, les falaises crayeuses, la musique des pubs. Vers 22 heures, je reçois un SMS de mon fils Tom-Edouard enfermé dans la cave d’un restaurant de Nice, avec son amie Marina : « coup de feu à Nice. Tout le monde va bien. Ne t’inquiète pas ». Puis, je reçois un SMS de ma fille Salomé : elle a annulé à la dernière minute sa sortie nocturne sur la Promenade des Anglais m’écrit-elle… Elle ajoute que mon frère Jérôme a réussi à se réfugier à l’abri. Je ne saisis pas de quoi parlent ces textos et la peur n’est que rétrospective quand j’apprends le lendemain l’horreur des évènements de Nice ce 14 juillet au soir.

Aucun mot ne peut décrire le trauma de ceux qui ont vécu ces moments de violences, d’attentes, de terreurs, de rumeurs les plus folles sur ce qui se passait. Tom-Édouard et Marina sont restés jusqu’à minuit dans une cave à vin d’un restaurant du vieux Nice avec 25 personnes – des employés, des clients, des passants – avec comme seules informations les messages sur Facebook, les tweets sur les portables et les rumeurs les plus folles de prise d’otages, de fusillades dans la ville…

Une visite à Genève

 

Philippe Bazin, le 8 juillet 2016

Il y a en ce moment à Genève deux expositions de photographies qui méritent le déplacement.

Caméra(auto)contrôle, la principale et la plus importante, se déroule au Centre Photographique de Genève (CPG) dans le cadre de la triennale que cette institution organise, 50JPG (50 Jours pour la Photographie à Genève). Cette triennale est consacrée à la surveillance électronique généralisée qui a envahi tout notre univers quotidien : par les caméras, par les drones, par l’Internet, etc. De nombreux artistes se sont récemment emparés de cette question – hélas très peu de français qui sont plus souvent préoccupés par des questions internes à leur médium – ce qui donne une exposition proliférante et très éclectique. Non seulement le CPG présente dans ses murs 66 artistes de toutes provenances, mais l’exposition s’étend à toute l’agglomération dans 35 autres lieux.

L’exposition du CPG multiplie les points de vue qui sont sans cesse mis en abîme dans un effet de miroir qui interroge donc la place du spectateur, sa participation passive à ce système de surveillance. Calqué sur le Discours de la servitude volontaire, ...

A-t-on vraiment refondé l’École ? Retour sur la priorité de François Hollande

 

Béatrice Mabilon-Bonfils et François Durpaire, le 6/05/2016

 Les 2 et 3 mai 2016, les Journées de la Refondation de l’École, « L’école change avec vous », se dérouleront à Paris au Palais Brongniart en présence de trois ministres ayant pris en charge successivement le ministère (George Pau-Langevin,  ministre déléguée à la réussite éducative de Vincent Peillon, ne sera pas présente) et proposeront une série de conférences et d’ateliers.

Sous la sémantique grandiloquente – refonder l’école –, des chantiers  pertinents sont entrouverts. Mais les réponses politiques déçoivent. Cela tient-il aux résistances collectives (de la société civile, des politiques, des enseignants), aux lourdeurs bureaucratiques du système scolaire, aux contraintes et limites de l'action publique, au défaut de courage politique, aux erreurs de diagnostic ?

Dès son élection, François Hollande confie à Vincent Peillon le grand projet du quinquennat, la « refondation de l'école » : l'éducation est présentée comme une priorité nationale. Rappelons-nous l'hommage à Jules Ferry le jour de la passation de pouvoir. Dans cette logique, la loi du 8 juillet 2013 est rapidement votée, un déploiement de moyens supplémentaires décidé avec un objectif de 60 000 postes d’enseignants recrutés sur 5 ans. Dès le début du quinquennat, une concertation de grande ampleur avec les professionnels de l’éducation, les chercheurs, les syndicats s’engage. A l’issue de cette concertation, un rapport-diagnostic est publié qui, sans être à la pointe de la réflexion notamment sur les questions de pédagogie, initie d'excellents questionnements d'une forme scolaire obsolète et inégalitaire....

Vraiment nous vivons dans de sombres temps

 

Alain Lance, le 1 avril 2016

Depuis des mois, ces premiers vers du poème An die Nachgeborenen que Brecht écrivit dans l’exil danois ne cessent de me hanter, tant notre présent est sombre, et notre avenir inquiétant. En France, où le chômage a continué d’augmenter, ce sont bien sûr les ignobles attentats de janvier et de novembre qui ont douloureusement marqué l’année précédente. Il n’est vraiment plus possible de dire, comme ce bourgeois au début du Faust de Goethe :

Nichts Besseres weiß ich mir an Sonn-und Feiertagen

Als ein Gespräch von Kriegs und Kriegsgeschrei,

Wenn hinten, weit in der Türkei,

Die Völker auf einander schlagen.

Man steht am Fenster, trinkt sein Gläschen aus

Und sieht den Fluß hinab die bunten Schiffe gleiten;

Dann kehrt man abends froh nach Haus,

Und segnet Fried’und Friedenszeiten.
 
...  

Libérez l’état civil !

 

Arnaud Alessandrin, le 14 mars 2016

Il est coutume de penser « l’état civil » en opposition à « l’état de nature ». Dans la tradition rousseauiste, le premier renvoie à l’homme en société là où le second fait référence à la supposée nature humaine, initiale, première. Cette distinction donne à voir une autre opposition, plus contemporaine, en terme d’identité cette fois-ci : l’identité de l’individu, celle inscrite sur l’état civil, est-elle une identité « pour la société » ou « pour l’individu » ? Toutefois, l’imperméabilité supposée entre les deux notions laisse parfois place à la confusion. La personnalité juridique a par exemple ceci de commun avec la personnalité pensée comme « naturelle » qu’elle se veut, concernant le cas du sexe, et sauf exception, imprescriptible, c’est-à-dire qu’elle ne saurait être atteinte par des prescriptions extérieures, ni même par le temps. Toutes deux tiennent à ce caractère d’indisponibilité, répondant pour partie à la question que nous posions plus haut, relative à ce que la société et/ou l’individu font de l’état civil....

"Mises à feu" par Catherine Videlaine

 

Philippe Bazin, le 8 mars 2016

Dans la salle, la flamme démarre, se répand, grésille et s’enflamme à nouveau. Puis elle diminue, s’étouffe presque pour repartir dans une explosion. Elle contamine alors un autre champ. Dans la salle, dans le noir, le silence est total, absolu, chacun retient son souffle devant la chose pourtant la plus banale de nos vies quotidiennes : quelques allumettes enflammées.

C’est là toute la réussite du projet de Catherine Videlaine, artiste, qui décrit ainsi son projet autour de la commémoration de la guerre 14-18 : « Prendre le temps, sur quatre années, d’accompagner la période de la guerre de 14-18, la lier à une installation artistique évolutive où les performances se succèdent et rendent compte, en émotion, de la véracité de l’histoire passée. Ce projet veut être un instrument de réflexion sur la Grande Guerre et plus largement sur tout conflit. L’installation comprend un champ de bataille ...

Antichambres

 

Philippe Bazin, le 6 février 2016

Lors d’un voyage de travail en Pologne en 2008, en collaboration avec Christiane Vollaire, j’ai eu la possibilité de photographier les chambres d’accueil des demandeurs d’asile politique. Le fruit de ce travail est un livre, Le Milieu de nulle part, qui entend mettre en tension critique les rapports entre textes et photographies autour d’une critique des politiques migratoires instaurées dans l’espace de Shenghen. Comme le précise Christiane Vollaire dans son préambule :

Le texte de cet ouvrage est le produit conjoint d’un travail photographique et d’un travail philosophique de terrain, qui a pris naissance dans l’été 2008 en Pologne. Il s’est élaboré visuellement à partir des photos d’espaces d’hébergement ou de rétention. Et textuellement à partir des entretiens effectués auprès de cent quatre personnes réfugiées, en majorité tchétchènes, dans seize centres d’hébergement ouverts et deux centre de rétention fermés[1].

Partis en catastrophe de leur pays, les Tchétchènes ont pris avec eux les quelques affaires que nous voyons dans les photographies que j’ai faites. Antichambres est le titre qui rassemble les trois cahiers photographiques du livre. La première des trois parties, présentée ici, montre un ensemble de quinze photographies des pièces où sont hébergés en centres ouverts les demandeurs d’asile.

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[1] Christiane Vollaire, Philippe Bazin, Le Milieu de nulle part, Grâne, Créaphis, 2012, p. 7.

 

[voir quelques unes des photos projetées lors de la rencontre]

Langue du déplacement, barbarie de l’enfermement

 

Christianne Vollaire, 6 février 2016

Faire taire est un moyen sûr de soumettre. Mais faire parler peut en être un autre. Et le silence des mots peut être une forme de résistance. En 1976, Michel Foucault publie le premier tome de son Histoire de la sexualité : La Volonté de savoir. Le chapitre central, intitulé « Sciencia sexualis », contient cette affirmation :

L’instance de domination n’est pas du côté de celui qui parle (car c’est lui qui est contraint), mais du côté de celui qui écoute et se tait. […] Nous appartenons à une société qui a ordonné, non dans la transmission du secret, mais autour de la lente montée de la confidence[1].

Il me paraît nécessaire d’avoir ce texte en tête lorsqu’on interroge des personnes que l’exil place en situation de silence public, et dont la parole est de ce fait systématiquement instrumentalisée en vue de leur assujettissement.

Je n’ai donc pas choisi ici d’interroger la politique du témoignage, dont j’ai voulu ailleurs mettre en évidence les écueils, mais j’ai plutôt voulu désigner le contexte de la relégation comme dévoiement originel, nous assignant en tant qu’interlocuteurs à la perversion même de notre demande.

Le barbare pour les Grecs est celui dont on ne comprend pas la langue. La barbarie des systèmes de relégation finit par rendre la langue de ceux qui les produisent barbare à l’oreille de ceux qui les subissent. Cette langue, rendue barbare par la bureaucratie juridique, véhicule tous les systèmes de relégation. C’est donc l’effet profondément pervers de ces systèmes sur nos propres modes de pensée que nous voulons brièvement interroger ici, en particulier dans le contexte de ce que Michel Agier appelle l’encampement....


[1] Michel Foucault, La Volonté de savoir, Tel Gallimard, 1976, p. 84.

Crâne désaccordé

 

Nada Abillama-Masson, 6 février 2016

Accompagner le grand âge.

Un séminaire le 30 janvier 2016 tout en mots, tout en images, tout en musique instrumentale.

Des mots agencés dans un texte fabuleux pour offrir au grand âge la grandeur de son âme, la force des années vécues, pour accueillir cette vieillesse qui n’est, a-t-on dit, au final, qu’un mot parmi tant d’autres.

Des images de corps ridés, asséchés, courbés, incertains, à la merci de celui qui s’en occupe, quand il s’en occupe, au regard éteint pour certains, lumineux pour d’autres ; des images pour ne pas oublier l’humanité dans chacun de ces corps abandonnés, à l’abandon.

Des instruments du monde pour une musique qui appelle à la spiritualité et à la  transcendance, au monde silencieux tapi en chacun de nous.

Ce monde silencieux, ça pourrait être une tête.

Une tête lourde. Une tête vide. Une tête en désordre. Une tête prête à exploser de douleur.

Une tête lourde, assaillie par un ennemi enragé au corps en mouvement, menaçant de sa lance prête à poignarder, lacérer, trancher... 

20 propositions pour l’École de demain

 

François Dupaire et Béatrice Mabilon-Bonfils, 2 février 2016

Des vents mauvais soufflent aujourd’hui sur l’Ecole…

Face à l’inquiétante étrangeté de tous les exclus de l’école, souvent décrits sans repères, les discours communs et médiatiques relayent d’abord la nostalgie d’une École de la République intégratrice qui n’a jamais existé. « Fabrique de crétins » : la formule, signée Jean-Paul Brighelli, est une sorte de bannière et de formulation de la haine de soi pour tous les déçus de l’École de la République massifiée, et le discours collectif contemporain se love d’abord dans cette forte tendance à la flagellation, parfois masochiste : l’école n’atteindrait plus les objectifs de formation, d’éducation, de civilisation et d’égalité des chances assignés par ses Pères fondateurs. Elle aurait failli. Le niveau scolaire baisserait ; les diplômes, bradés, ne permettraient pas même une insertion professionnelle réussie ; la violence scolaire toucherait un nombre croissant d’établissements scolaires ; les élèves, comme les enseignants, réclameraient plus d’autorité dans les classes, les parents seraient à la fois exigeants et démissionnaires ; l’emploi du temps des enfants serait surchargé comme leur cartable, et pourtant ils ne sauraient pas grand-chose ; en scolarisant trop longtemps des enfants qui seraient mieux en apprentissage ou au travail, on produirait des générations d’étudiants sans débouchés ; la pédagogie et la didactique nuiraient presque à la transmission des savoirs....

 

 

Revenir aux sources de la laïcité

 

François Dupaire et Béatrice Mabilon-Bonfils, 2 février 2016

Derrière la polémique qui oppose le premier ministre Manuel Valls et Jean-Louis Bianco, le président de l’Observatoire de la laïcité, c’est la définition même de la laïcité qui est en jeu.

Rappelons la polémique. Le 6 janvier dernier, dans une interview  accordée à France Inter, Elisabeth Badinter indique : « Il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobe […] À partir du moment où les gens auront compris que c'est une arme contre la laïcité, peut-être qu'ils pourront laisser leur peur de côté pour dire les choses. » Sur ce Nicolas Cadène, membre de l’Observatoire,  twitte qu’ « un  travail de pédagogie de trois ans sur la laïcité est détruit par une interview ». Le premier ministre, lors d’un débat au CRIF, apporte son soutien à Elisabeth Badinter, en ciblant directement Jean-Louis Bianco et Nicolas Cadène, et rappelle à l'Observatoire de la laïcité qu'il ne peut pas « dénaturer la réalité de cette laïcité ».

Derrière ces péripéties,  il y a un vrai choix de société. La laïcité se définit-elle comme la neutralité de l’État ou est-elle devenue la quête impossible d’une neutralisation de la société ? ...  

 

Requiem pour un monde disparu ?

 

Philippe Bazin, 1 janvier 2016

À l’occasion du film Le Pont aux espions de Steven Spielberg, je me suis replongé 34 ans en arrière alors que je passais un an à Berlin. Ce film a finalement suggéré certaines remarques que voici. Ce n’est pas un commentaire du film lui-même.

En 1982, j’ai été appelé « sous les drapeaux » français à Berlin pour y effectuer mon service militaire. Le monde était alors partagé en deux camps apparemment très clairement identifiés et séparés idéologiquement entre capitalisme démocratique et totalitarisme communiste. Les deux appellations nous paraissent maintenant assez vaines et dérisoires au regard de ce que le monde est devenu depuis la chute des blocs. Cette expression bien nommée nous montre que la démocratie comme le communisme ont chuté et ne se sont pas relevé depuis. Il nous reste capitalisme et totalitarisme dont on pourrait penser, au regard des évènements actuels, qu’ils tendent à ne faire...

[Des photos Berlin 1982]

Et si la guerre de civilisation n’avait pas lieu ?

 

François Durpaire et Béatrice Mabilon-Bonfils, 12 janvier 2016

Déconstruire les doxas collectives, faites de préjugés, de prêt-à-penser, d’emballements médiatiques et de politiquement correct, telle est la fonction de l’intellectuel qui prend le risque de penser le monde. Par son dernier ouvrage à la fois érudit et accessible, La guerre des civilisations n’aura pas lieu[1],  le sociologue et philosophe Raphaël Liogier déconstruit nos évidences par une pensée incisive poursuivant une réflexion de grande ampleur initiée dans ses deux derniers ouvrages, Le mythe de l’islamisation et Le Complexe de Suez*. Une conscience universelle est sur le point d’émerger : les intellectuels qui font le pari de l’humain ont à l’accompagner....


[1] La guerre des civilisations n’aura pas lieu. Coexistence et violence au xxie siècle, Éditions du CNRS.

* Le mythe de l’islamisation. Essai sur une obsession collective, Seuil, 2012 ; Le Complexe De Suez. Le vrai déclin français (et du continent européen), Éditions Le Bord de l’eau, 2105.

407 camps

 

Mahaut Lavoine, 06 janvier 2016

Il s’agit d’abord d’une immense carte, mais pas une carte dessinée, une carte faite d’un assemblage de photographies aériennes reprises d’Internet et cadrées dans un rapport 1 : 2.  407 photographies aériennes organisées selon les couleurs, ocres en partant de la droite (à l’est), traversant des verts au milieu pour finir à gauche (à l’ouest) par des gris-bleus. Les couleurs organisent une sorte de parcours de la droite vers la gauche sur cet immense assemblage de 150 x 660 cm. Un objet fragile sur le mur mais dans lequel le regard se plonge à l’infini.

Il s’agit aussi d’un livre[1], de petites dimensions (15 x 23 cm) mais très épais (476 pages), 407 camps, qui répertorie tous les lieux correspondant à chaque photographie, indexés pays par pays en ordre alphabétique. Cela se passe en Europe. Mahaut Lavoine présente ainsi le livre : « Les informations ...


[1] Mahaut Lavoine, 407 camps, Blurb, Incorporated 2015. Consultable sous http://www.blurb.fr/b/6249732-407-camps

 

[Des photos]

La mort à mes trousses

 

Nada Abillama-Masson , 25 décembre 2015 

Qui a dit que la mort signe de sa plus belle calligraphie l’épitaphe de la fin d’une vie ?

La mort, elle est déjà présente lorsque l’on vient tout juste de pousser son premier cri signifiant notre arrivée dans ce monde.

La mort s’inscrit déjà dans ce parcours qui en est à ses balbutiements.

Finalement, on vit pour mourir. Pour certains, on meurt pour revivre.

Oxymoron ou absurdité de la chose ?

La mort, compagne implacable de la vie, chevillée à tous ses membres, assurée de ne pas rater son coup.

La vie – la mort. Plutôt la mort avec la vie.

Deux sœurs jumelles qui s’épient et se narguent dans un bras de fer dont on connaît d’avance le gagnant. ...  

Canaille, racaille, chienlit ! Clichy-sous-Bois dix ans après

 

Alain Brossat , 23 décembre 2015

Peut-être n'a-t-il pas fallu moins que ces dix années de décantation pour comprendre ce qui s'est joué, en France, avec les émeutes de la fin de l'année 2005 : le passage d'un régime de conflictualité à un autre ; le basculement subreptice d'un régime de « lutte des classes » domestiquée, entièrement appareillée par le régime des partis/syndicats, soumise aux conditions de l'État, à un régime « sauvage » de stridences émeutières et de soulèvements ponctuels. Le passage de relais inconscient qui s'opère à cette occasion signale l'épuisement de la première figure et de ceux qui sont supposés y incarner la rétivité aux conditions de l'État et du capital, l'aspiration à l'égalité et l'esprit d'insoumission. Le changement de tableau qui a lieu et dont les contours n'ont fait que se préciser depuis lors jalonne l'éclipse du prolétariat comme signifiant majeur de la politique tournée vers l'émancipation et la montée (ou le retour) de ce signifiant flottant qu'est la plèbe[1]....


[1] Je redéploie ici l'argumentation présentée « à chaud » dans le texte intitulé « La plèbe est de retour », publié en février 2006 dans la revue Lignes.

"Je suis tombé par terre..."

 

Alain Lance, 8 décembre 2015

Ce vendredi 13 novembre, je participais, dans la proche banlieue de Paris, à une soirée placée sous le signe du Prix de poésie Apollinaire, décerné cette année à la poète belge Liliane Wouters. La roumaine Linda Maria Baros, le luxembourgeois Jean Portante et moi-même avons participé à cette lecture. Quelques jours auparavant, j’avais achevé la lecture du livre Le Temps des assassins, de Philippe Soupault, récit des six mois de prison que fit le poète à Tunis en 1942, après son arrestation par la police du régime de Pétain. Et en revenant à la maison ce soir-là, peu après neuf heures du soir, croisant dans le métro des groupes de jeunes gens et jeunes filles en goguette, je me suis souvenu que c’est Apollinaire qui publia le premier poème de Philippe Soupault, écrit dans un hôpital militaire, en 1917.

Et puis j’ai songé à ce vers d’un poème d’Apollinaire, qui lui fut longtemps reproché, écrit pendant qu’il était sur le front, en 1915 : Ah Dieu ! Que la guerre est jolie....

« Ultimi barbarorum » ?

 

Christiane Vollaire, 25 novembre 2015

Le jeudi 19 novembre 2015, le portant de presse d’une gare affiche, à la une d’un périodique au titre éloquent, Valeurs actuelles, le visage du chef d’État syrien Bachar-Al-Assad. Traité il y a quelques semaines encore de bourreau de son peuple, de barbare, de massacreur, de tortionnaire, crédité à juste titre des exactions les plus effroyables et cible de la vindicte internationale, voilà qu’il apparaît, dans le costume-cravate de n’importe quel chef d’entreprise de la revue Challenge donnant des conseils avisés pour suivre l’exemple de sa réussite. Et il fait tomber, depuis l’Olympe de son cartouche de haut de page, la sentence d’un politologue de référence, adressée au même public auquel, quelques semaines plus tôt, on offrait en pâture les images de ses crimes de masse : « Vous ne pouvez pas combattre la terreur, si vous continuez à soutenir le Qatar et l’Arabie saoudite qui arment les terroristes »...